Courants d'ère

Stratégies culturelles d’efficacité

De l’action (Occident)

Pour atteindre un but, la tradition occidentale passe par le rapport théorie-pratique, dresse des plans, modélise et ensuite applique. Elle définie la stratégie comme une dialectique des fins et des moyens qui « ne s’occupe que de l’action humaine finalisée, volontaire et difficile : finalisée, c’est-à-dire tendue vers des objectifs ou des buts identifiés avec précision ; volontaire, c’est-à-dire que la volonté (qui est liée à la durée) de l’unité agissante représente une condition fondamentale pour la réalisation de l’objectif ; difficile, c’est-à-dire que cette réalisation demande des efforts substantiels et donc prolongés pour surmonter des obstacles comprenant généralement des adversaires pourvus de stratégies antagonistes, obstacles assez élevés pour entretenir l’incertitude, au moins pendant un certain temps, sur l’issue de l’épreuve (…). Ce qui est  difficile, c’est de maintenir le cap malgré la tourmente, pour atteindre le but que l’on s’est fixé avec détermination [1]. »

Que de force, d’héroïsme, déployés de cette vision ! Que de facteurs d’épuisement aussi. Nécessité fait loi diront certains, bien que l’Histoire nous démontre plus souvent le contraire.

D’après une culture nommée chinoise et propagée en Corée, au Japon et au Vietnam, le stratège préfère détecter les facteurs porteurs d’un terrain donné, aménager des conditions favorables desquelles l’effet puisse découler infailliblement, s’appuyer sur la propension des choses jusqu’à se laisser porter par elle.

Mon objet n’est pas de comparer [2] mais d’inviter à penser cet aspect de la stratégie qu’est l’efficacité, telle qu’elle est réfléchie par l’Asie orientale, pour en tirer parti. L’efficacité est, communément, à entendre comme la capacité à produire le minimum d’effort ou de dépense pour un maximum d’effet.

De la transformation (Asie orientale) [3]

L’Occident vise le « progrès » et met en œuvre des ressources pour y parvenir. Pour la pensée chinoise, qui nous intéresse ici, l’efficacité est le résultat d’un processus que ne conduit aucun progrès. Le processus se renouvelle, régule son propre rendement, reconduit sa vitalité de manière continue, sans jamais épuiser ses capacités de transformation. C’est une voie (le tao) « par où ça passe » ; la « viabilité » est sa raison d’exister.

Cette logique ne relève pas de la causalité mais de l’influence, non de la finalité mais de la conséquence. « On ne peux tirer la graine pour la faire sortir du sol. Tout ce qu’on peut faire est de lui fournir chaleur, humidité, lumière… Alors elle pourra croître », dit la sagesse populaire, à l’Ouest comme à l’Est. La disponibilité d’esprit, l’absence de tout volontarisme (dit « non-agir »), sont les conditions nécessaires pour que ce déroulement puisse s’effectuer. L’effort fait pour imposer l’effet est coûteux en lui même et fait obstacle à l’avènement spontané du résultat. La réalisation ne peut être visée directement comme un but, en fonction d’un plan, d’après un modèle ; elle procède indirectement, à titre de conséquence, par influence. Il s’agit de faire évoluer la situation actuelle de façon à ce que, de son potentiel, résulte l’effet.

Passer d’une logique de la modélisation à celle du processus, dont le résultat est impliqué dans son déroulement, c’est passer de l’action finalisée à la transformation, de sorte que, il en découle que… Cela implique de laisser advenir l’effet du processus engagé et des ressources investies.

Après s’être assurer de la disponibilité d’accueil des intéressés, vient l’évaluation des facteurs défavorables (s’il en est) et des facteurs favorables (de tous les camps s’ils sont plusieurs), de manière continue puisque le potentiel se renouvelle sans cesse. Il s’agit d’en déterminer la variable en fonction du rendement. Car c’est le profit qui est pensé, plutôt que le but. À l’échelle du monde il fait le sage ; à une échelle réduite et dans un rapport antagoniste, il fait le stratège. Puis il s’agit de faire décroître les facteurs défavorables et croître ceux qui sont favorables. Pas d’événement programmés ni de héros en perspective ; stratège et sage secondent pour porter la propension à se déployer, pour « aider ce qui vient tout seul ».

De la propension des choses engendrée par les configurations spatio-temporelles, la stratégie apporte la supériorité par un référentiel de position à qui sait en user. La tactique joue avec les événements pour en faire des « occasions »[4]. Puis l’attention est de nouveau portée en amont, vers le moment initial où s’amorce une nouvelle pente favorable. Le nouvel an chinois fête, en février, l’arrivée du printemps, quand la sève est déjà dans les racines mais n’est pas encore parvenue au bout des branches où n’apparaît évidemment aucun bourgeon. Néanmoins, le processus de croissance est déjà engagé.

Nous savons bien que, ce que les gouvernements, les entreprises ou encore les familles, traitent comme urgent, dans le stress et le conflit, aurait pu se voir venir de loin. La réactivité doit suivre bien sur, le « non-agir » n’est pas la passivité. Se laisser porter par le courant suppose de l’accompagner. « La Voie constante est Sans agir et rien pourtant qui ne soit fait » dit Lao Tseu.

De cette finesse d’observation résulte l’efficacité, ce rapport de peu d’effort pour beaucoup d’effet.

  • Voir article : L’efficience du  iaïdô

Supplément bibliographique

  • Billeter (Jean-François), Études sur Tchouang-Tseu, Allia, 2004.
  • Lao Tseu, Tao Te King, trad. du chinois par C. Larre, DDB, 1994.

[1] Thierry de Montbrial, Dictionnaire de stratégie, Quadrige/PUF, 2007, p. 527.
[2] D’autres figures non finalistes (plan d’immanence, approche déterministe), ont été construites en Occident.
[3] François Jullien, Traité de l’efficacité, B. Grasset, 1998.
[4] Cf. Sun Tzu, L’art de la guerre, traduit et commenté par Jean Lévi, Hachette Littératures, 2000.

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