Du iaïdo

L’efficience du iaïdô

[1]

De quoi s’agit-il ? De maîtriser le maniement du katana (sabre japonais) pour gagner un combat au sabre, avec cette difficulté – et cette ingéniosité – particulière qui caractérise le iaïdô : couper en dégainant, faisant en un geste ce qui habituellement s’effectue en deux (dégainer, couper). Puis, avec l’expérience, sélectionner des tactiques qui ont fait leur preuve sur le terrain et les structurer pour s’y exercer. Il s’agit aussi de les transmettre. Ces enchaînements ordonnés de techniques, correspondant au déroulement possible d’un combat, se nomment kata. Les kata ont donc une valeur technique, tactique et éducative. Outre le fait que les combats étaient souvent une question de vie ou de mort, obligeant à un engagement sans réserve, les entraînements à différentes armes et techniques à mains nues favorisaient l’adaptabilité du guerrier.

Guerrier du XVe siècle   /   Pompier de Tokyo, 1996

Guerrier du XVe siècle / Pompier de Tokyo, 1996

Mais pourquoi, aujourd’hui, rechercher dans le iaïdô la perfection dans le geste ?

Couper en dégainant pour anticiper, trouver le trajet du sabre le plus court pour couper, le chemin le plus direct pour aller d’un point à un autre, s’ajuster au rythme imposé par la situation, c’est cultiver la plus grande économie d’énergie. Un kata correctement exécuté est dépouillé du superflu, clair, fluide, sans la moindre confusion. Cette sobriété remarquable donne à l’art son esthétique. Et si une telle simplicité le rendait efficace ? Si le minimum d’effort visait le maximum d’effet ?

Comme combats réglés, les kata paraissent fort éloignés d’une réalité contingente, imprévisible, voire aléatoire. Un modèle, même tactique, ne saurait avoir prise sur une situation toujours changeante (c’est bien connu, dans la réalité, ça ne se passe jamais comme on veut !). S’agirait-il alors de déduire le particulier du général et l’action des principes ? On serait là dans un rapport théorie/pratique qui nous ramènerait à notre point de départ, celui du plan écrit d’avance. Et si la répétition n’était guère faite pour programmer, pas plus pour reproduire, mais plutôt pour affiner ses propres facultés ? Pour qu’avec l’aisance vienne la réceptivité, à l’environnement comme à soi-même ? Pour s’ouvrir davantage au moment présent, inimitable et immanent[2] ? Les prémices de l’inéluctable, du déterminé, du nécessaire pourraient alors nous apparaître pour éviter l’affrontement.

Considérons cette progression traditionnelle :

– Premier niveau : attaque – parade – contre-attaque.
– Deuxième niveau : attaque – parade/contre-attaque en un seul temps.
– Troisième niveau : attaque sur l’intention manifeste d’attaque de l’adversaire.
– Quatrième niveau : attaque sur la pensée d’attaque de l’adversaire.
– Cinquième niveau : sentir le danger et faire un détour pour l’éviter ; s’effacer pour ne pas « créer » l’adversaire. Ici : plus de victoire ni de défaite.

Quelles différences y a-t-il d’un niveau à l’autre ? Un degré d’anticipation. Anticiper n’est pas prévoir mais se rendre disponible à ce qui arrive, du plus proche au plus lointain. Cette capacité s’accroît avec la perception de plus en plus fine de la situation dans son ensemble et du potentiel qui s’y trouve impliqué. Voir l’ensemble, ce n’est pas tout voir mais voir une partie comme partie, une partie solidaire du tout (par continuité). L’efficacité découle de l’observation minutieuse des processus en œuvre qui constituent le réel. L’attention portée par tout le corps (le cœur, l’esprit) au moindre signal de la modification en cours, fait qu’on se trouve en avance sur la suite car la tendance du mouvement est déjà dans son ébauche.

Il s’agit de laisser advenir, de prévenir ce qui est latent, de dissiper ce qui est ténu, d’agir sur ce qui va apparaître mais n’est pas encore. Mais comment lâcher prise pour épouser les métamorphoses de la réalité ? Car il n’est pas simple de vivre au rythme du changement, d’où l’importance de revenir sur soi, en amont de l’évidence (ou jusqu’à elle), au début du mouvement pour [pouvoir] se laisser porter par son développement.

« Voir la racine et connaître son développement,
observer un signe et en percevoir l’aboutissement,
étreindre l’unité et répondre au multiple,
empoigner l’essentiel et contrôler les détails. »

Huainan Zi (IIe siècle avant J.-C.)

La double voie des lettres (l’étude des classiques chinois, dont la stratégie) et du sabre constituait l’éducation des jeunes guerriers japonais, notamment durant l’ère Tokugawa (1603-1868). L’art du combat ne se réduisait pas au maniement habile du sabre. Il visait à gagner une bataille aussi bien qu’un duel. « Un contre un égale un contre mille », écrit Miyamoto Musashi, guerrier hors pair du xviie siècle, dans le Traité des cinq anneaux.

Aujourd’hui, des hommes d’affaires transposent son traité à la « bataille économique », montrant ainsi que c’est la manière d’aborder l’efficacité qui fonde la stratégie, la tactique – le mode opératoire – n’en étant que le prolongement. Quand ce mode est une réponse à la contingence, le choix des tactiques c’est la stratégie. Ici, pensée occidentale et orientale se rejoignent en apparence mais la contingence, pour la première, relève du hasard quand, pour la seconde, elle procède d’un déterminisme inaperçu.

Par ailleurs, le caractère obsolète de l’escrime et l’entraînement solitaire ouvrent la discipline à l’infini de l’art car elle n’est plus nécessairement limitée par une visée pragmatique et objectivante qui, parce qu’elle donnerait la valeur pratique comme critère de la vérité, fermerait à la réalité vécue. L’art est à entendre ici comme interrogation et perturbation de la perception, et comme activité poursuivie pour la seule qualité de l’expérience qui s’y manifeste. Comme disait Paul Klee « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

Dans le prolongement de cette idée, des amateurs de sagesse pratiquent le zen dans l’art de tirer le sabre ; méthode et but se confondent car l’entraînement n’a pas d’autre objet que son vécu : « En acceptant ses limites, on devient sans limite », enseignait Dôgen Zenji[3]. L’acte et son résultat ne font qu’un. La spontanéité peut alors apparaître et l’intuition se manifester à plein régime ; l’efficacité est donnée de surcroît. Même hors d’attente la pratique n’est pas sans effet.

Question à Esaka Seigen, 10e dan :
« Quelle différence y a-t-il entre un maître et un débutant ?
– Un maître ne « fait » pas de iaïdô… un débutant fait du iaïdô. »


[1] Cet article est extrait du livre : iaïdô, l’art vivant du sabre japonais (à commander sur ce site), où il apparaît sous le chapitre intitulé : Questions d’efficacité.
[2] Ce que je fais ici et maintenant est un mouvement original, je ne l’ai jamais vécu et je ne le vivrai jamais plus.
[3] Fondateur de l’école zen Sôtô au XIIIe siècle.

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