Courants d'ère

La bonne distance

La bonne distance du coach face aux attentes du « sujet en crise »

Pertinence phénoménologique

Introduction

Comment l’épreuve et la transformation sont indivises pour qui s’installe dans la crise… Immanence réciproque du comprendre et de l’existence… Quand la conscience ne fait qu’un avec le monde… Invitation à laisser advenir… Hors d’attente, l’événement.

Face aux attentes du « sujet en crise », le coach s’inscrit dans l’altérité. La crise n’est pas pour lui. La bonne distance du coach ressortirait de sa disponibilité (pour accueillir), de sa créativité (pour ouvrir), dans l’intervalle de cette co-présence constitutive de soi ? C’est à cette disposition que nous convie une phénoménologie de la rencontre, en fonction d’une place qui n’est pas davantage du côté du sujet ou de l’objet mais sise dans la relation qui les unit.

Les auteurs convoqués sont Bin Kimura (psychiatre phénoménologue japonais), Henri Maldiney et Nathalie Depraz (philosophes phénoménologues). Cette article s’adresse aux lecteurs ne connaissant pas forcément la phénoménologie mais ouverts (ou désirant s’ouvrir) à sa puissance comme activité, c’est-à-dire en tant que pratique opérante.

Propos

Le coach, que la demande du client ne concerne pas – au sens ou elle n’est pas la sienne, est-il davantage concerné par la demande d’un sujet : en crise ? D’évidence cette demande n’est pas plus la sienne, mais est-ce que cette particularité nécessiterait un accueil spécifique ? Avant de soulever cette question, je voudrais distinguer la crise de ses attributs.

Définir la crise

Dans son usage le plus fréquent, la crise renvoie à l’aigü ; une crise chronique est un non-sens (ou en a trop). Elle renvoie à l’éphémère non au durable, à l’émotion plus qu’au sentiment, à l’exception plutôt qu’à la règle, à l’extra-ordinaire. Elle est perturbation, malaise, rupture d’équilibre, dilemme, ébranlement, trouble.

J’ai davantage indiqué, jusqu’à présent, des manifestations ou conséquences de la crise que je ne l’ai définie. Le concept désigne un point critique qui n’est pas observable, autour duquel des phénomènes s’ordonnent dynamiquement. Ce qui apparaît est une variation ou une interruption (V. von Weizsäcker). C’est une phase critique à l’issue décisive. La crise suppose une discontinuité avec un avant et un après, du moins dans une chronologie linéaire et successive. Cette discontinuité procède-t-elle de l’inéluctable ou d’une continuité se faisant à notre insu ?

Je ne parlerai pas ici de celui inscrit dans la répétition sans fin du même état critique, qualifié de psychotique, pour qui la crise ne peut avoir lieu. Traverser l’événement-avènement suppose une transformation de l’existant. « Nous », on traverse. Parfois on fait semblant, quand on piétine. Cette lecture, déjà phénoménologique, nous assure pour l’heur d’une parenté entre le normopathe et le psychotique. Et vous, comment ça va en ce moment, la crise ?

Ma question est de savoir si, pour l’homme en tant que sujet, la crise est simplement un phénomène chaotique dont l’intelligibilité lui échappe, ou bien si elle désigne ce moment où l’intelligibilité est absente.

Voir l’évolution des choses

Qu’en est-il d’une continuité se faisant à notre insu ? Nous ne sommes pas toujours réceptifs à l’évolution des choses. Nous voyons par intermittence. Lorsque l’attention portée à la tendance d’un mouvement fait défaut, la continuité de l’évolution dis-paraît. Un phénomène peut faire événement parce que je ne l’ai pas vu venir. Masqué par la distraction, il se manifeste soudain. Continuité ne signifie pas permanence. Les divers actes qui se succèdent relèvent de la transformation, aussi fine soit-elle. Je peux prendre ces actes en compte si je suis dans l’ouverture et ils m’échappent si je reste crispé sur la transition précédente. À moins que l’imprévu s’impose, et m’impose de m’ouvrir, quitte à devoir renoncer au moi que j’ai été.

L’attention apparaît comme multiple. Peut-être faut-il négliger ici les catégories usuelles, comme celles des sciences cognitives d’attention soutenue, sélective, divisée, etc., ou du recours à l’inconscient de la-tension par la psychanalyse. Je ne les élude pas ; l’attention que j’évoque se situe à l’apparaître des choses. Cette vigilance est à entendre comme une capacité d’ouverture au monde dont je fais partie, c’est-à-dire à l’espace dans lequel je suis, dont je suis et que je suis. Le réel n’est pas seulement l’actuel car il inclut le virtuel. Et quand la vigilance s’incarne jusqu’à l’aisance, jusqu’à devenir une seconde nature, la réceptivité aux subtiles métamorphoses de la réalité devient possible et les prémices de l’inéluctable, du déterminé, peuvent nous apparaître pour prévenir la crise. Mais cette faculté n’est pas donnée, elle se développe par un entraînement, sans être jamais définitive. La phénoménologie nous apporte un début de réponse méthodologique en même temps qu’un éclairage conceptuel.

Perspective phénoménologique

La phénoménologie est une science et un art de la pratique ordinaire, qui préside à la connaissance. L’expérience dont parle le phénoménologue est celle d’une réalité vécue. La phénoménologie ne sépare pas (comme le fait la pensée binaire) le sujet du problème, le moi du milieu, la théorie de la pratique, la description de l’interprétation, la continuité de l’intempestif, car elle décrit la relation qui les fonde et les unit. Pour rompre avec nos habitudes perceptives, la phénoménologie insiste sur la description la plus juste de l’expérience vécue en première personne (le « retour à la chose même »). Husserl a créé pour cela un concept de méthode : la réduction phénoménologique, qui commence par l’épochè, la suspension du jugement avec, pour corollaire, la mise hors circuit de toute thèse préalable de valeur (donc de norme) et de réalité. L’épochè, fondée par un entraînement systématique, nous place « en retrait/au début  de soi-même » dans l’intervalle constitutif d’un « nous » (partiel et provisoire). Cet intervalle, cet « entre », décrit – notamment par Bin Kimura – à partir du mot japonais « aïda », désigne la relation. L’aïda relie les termes, et les termes se constituent de par cette relation. L’aïda est l’origine du soi-même et de l’absolument autre, simultanément. Pour dépasser l’ordre de la représentation et accéder à sa réalité, il faut s’y trouver soi-même (aux deux formes du verbe, pronominale et transitive) et l’habiter. Nous sommes dès lors dans une situation de co-émergence, source de l’acte de rencontre. Il s’agit de se comprendre comme sujet en tant que devenir, toujours entre deux signifiants, se constituant au sein de la relation qu’il créé autant qu’elle le précède. La subjectivité ne se fonde pas seulement dans des rapports intersubjectifs et sociaux, c’est un mouvement durant lequel il-y-a et j’y suis sont indissociables, sans être davantage du côté de l’objet que du sujet[1].

L’être-là trouve dans le comprendre une ouverture à sa propre possibilité et le comprendre est lui-même l’ouverture de cette possibilité. La compréhension est évidemment sensible. Nous sommes en relation par un tissu de sentiments à tout instant affecté par des événements déclencheurs d’émotions, que nous avons à assumer. La vie affective ou désirante, lieu du personnel et de l’intime, est d’abord l’émanation d’un milieu social de sens et de valeurs qui se traduisent et s’interprètent par des manifestations physiologiques et psychologiques, s’actualisent dans un ressenti et dans un langage verbal et corporel. L’émotion est fondée, subjectivement, par la signification donnée à l’événement. Ainsi comprise, l’émotion n’est pas synonyme de désordre, de trouble ou d’excès, qui ne doit pas avoir lieu ; sa fonction est de régulation entre l’existant et l’étant, entre le privé et le social[2]

Que devient mon rapport à l’autre ? D’abord, l’autre n’est pas un alter ego, qui rendrait inaccessible non seulement autrui à partir de moi mais aussi bien moi-même à partir d’autrui. Cet autre est différent de ce que je perçois. Celui-que-je-vois n’existe pas. Il ne s’agit pas de s’interdire toute intelligibilité mutuelle de l’expérience et de la pensée, mais de reconnaître que cet autre est bien plus que différent de moi. C’est quelqu’un que je ne peux pas inventer (Lévinas), que je ne peux pas être (Maldiney). Hors d’attente, la rencontre de l’autre fait événement. Et ce réel me met en demeure d’exister.

Ma présence au monde serait-elle menacée parce qu’un événement se produit dans le monde ? N’est-ce pas lui qui m’ouvre à ce qui n’est pas encore et qui pourtant n’existe que par cette ouverture, dans laquelle se dévoile un réel que je n’attendais pas et qui pourtant est toujours-déjà-là ? « L’accueil de l’événement et l’avènement de l’existant sont un, note Maldiney. L’événement se fait jour à travers un état critique existential qui n’est pas celui d’un être fini mis en demeure d’assurer sa continuité à travers une faille, mais celui d’un existant contraint à l’impossible, c’est-à-dire d’exister à partir de rien[3] », d’exister à partir d’un fond qui échappe à toute prise, de s’ouvrir à l’inconnu.

L’appel à mutation est-il un élément distinctif de la crise, par rapport au régime normal de l’activité ? Une personne peut demander au coach une méthode pour aller plus loin dans ce qu’elle fait déjà, ou un soutien pour approfondir une question dans un sens déjà initié et c’est le changement dans la continuité (pour ma part, je ne parlerai plus ici de coaching mais de formation individualisée). La crise relève de l’intempestif (ce qui intervient à contretemps), qui rompt avec la conception du temps comme succession. Mais elle est un aspect de la vie et non ce qui ne doit pas être. La crise est une « transformation constitutive » de la vie (Weizsäcker). « La vie comporte en elle-même des états critiques qu’elle surmonte par des créations qui constituent précisément la vie[4] ».

Quand une crise n’est plus vécue comme un problème qui ne doit pas avoir lieu, car accueillie en amont de tout jugement, elle peut être pleinement habitée. Et, s’il est encore nécessaire d’être accompagné pour la traverser, au moins, je ne disparais pas à son apparaître, puisque je ne m’y oppose plus. La crise vécue manifeste une continuité. Mais peut-on parler de crise en l’absence de tout jugement ou quand il n’existe de sujet qu’en crise ? Par ailleurs, la perception de la situation et du potentiel qui s’y trouve impliqué  peut être considérablement affinée par un travail approprié. Corollaire : la plupart des crises n’en sont plus, car prévisibles.

Et l’on s’aperçoit que la plupart des demandes de coaching sont motivées par une crise, car elle constitue le régime normal de l’identité, qui n’est pas une substance immuable mais soumise au changement. La crise devient lieu d’émergence ou de rappel de la conscience de notre inscription dans un monde en mouvement et multidimensionnel. « Où est ma place dans ce monde ? dans ce milieu aujourd’hui conflictuel qui m’amène jusqu’au coach ? » Et l’irruption incongrue de non-sens apparent s’avère, élaborée avec le coach, source multiple de sens. La contention d’esprit peut être aussi abandonnée hors sens.

La crise alors concerne l’identité dont se flatte l’individu mais non le sujet. Et « le changement est la transformation de l’identité en singularité, c’est à dire ce que l’on ne veut pas changer en ce que l’on ne peut pas changer[5] ».

Pratiquer l’épochè

Nathalie Depraz (en collaboration avec F. Varela et P. Vermersch)[6] développe la pratique d’une conversion de l’attention vers l’intime et l’avènement de la conscience en acte.

Ce geste revêt trois aspects : suspendre son jugement ; tourner son attention de l’extérieur vers l’intérieur ; lâcher prise, accueillir l’expérience.

  • Premièrement, une phase initiale de suspension du jugement comme possibilité de changement dans le type d’attention que le sujet prête à son propre vécu, qui peut se dérouler sur trois modes distincts :

a) un événement existentiel externe déclenche l’attitude suspensive. Par exemple, la rencontre avec la mort d’autrui, la surprise esthétique ;

b) la médiation d’autrui. Par exemple, une invitation à accomplir ce geste de réduction, un tel comportement pris comme modèle ;

c) l’exercice individuel, fait de prescriptions personnelles lors de cycles longs d’entraînement, d’apprentissage de la stabilisation.

Cette disposition suspensive du jugement est à la fois initiale et continuellement nécessaire.

  • Deuxièmement, un retournement de la direction de l’attention de l’extérieur vers l’intérieur. Il s’agit de se déprendre du spectacle du monde en détournant son activité cognitive habituellement orientée vers le monde, afin de s’ouvrir à ce qui vient de soi (la conversion réflexive de Husserl). De quelle façon est-ce que je me rapporte au spectacle ?
  • La troisième phase consiste à renoncer au caractère volontaire de cette deuxième phase, au profit d’un mouvement de simple accueil et d’écoute. Ce qui nécessite de traverser un temps vide, un temps de silence, d’absence de prise sur des données immédiatement disponibles et déjà conscientisées. C’est un changement dans la qualité de l’attention, qui passe de l’aller-chercher « au » laisser-venir.

De cette remontée phénoménologique vers l’originaire (et non l’originel) découle un procès, un passage, qui s’accomplit comme temps d’émergence et lieu de surgissement en tant que rythme.

Une fois cette pratique établie (si l’on peut dire), la discontinuité temps de crise/temps normal s’estompe. Cette discontinuité a d’ailleurs été considérée de tout temps comme naïve de la part des orientaux bouddhistes ou taoïstes, pour qui il est question de gradation dans l’attention portée au changement, de la plus grossière à la plus subtile. Celle-ci n’est pas seulement mentale mais participe de tout le corps, de la parole, de l’esprit. L’attention peut s’exercer lors d’expériences familières comme étranges, simples ou complexes, rationnelles et émotionnelles, ordinaires ou exceptionnelles, avec tous les degrés de l’un à l’autre. Il n’y a alors pas de différence de nature entre l’expérience quotidienne et l’expérience limite.

Cette application de l’attention, facteur d’ouverture, implique un apprentissage dans la durée pour accueillir ce qui advient du corps, des sensations, d’un état d’esprit ou des objets mentaux. Cependant, il s’agit de partir de notre attention coutumière pour, s’exerçant : accéder à la possibilité de capter une émotion de peur au moment même où elle émerge, ou à la rétention d’un instant dans le temps même de son apparition[7]. Quel est l’état d’esprit avant le mot ? questionne le zen.

Soit une règle rythmique en trois parties empruntée à la tradition japonaise[8].

La crise, comme un rythme musical, comprend un début, un développement et une fin. Chacune de ces parties détermine la suivante et comporte elle-même une introduction, un développement et une fin. Chacune de ces phases se subdivise en introduction, développement et finale. Ainsi, il y a le début du début, le milieu du début et la fin du début. Le début du développement, le milieu du développement et la fin du développement. Le début de la finale, le milieu de la finale et la fin de la finale. Autrement dit, quel que soit le moment d’intervention du coach, y compris en cas de crise aiguë, dans cette configuration, il prend les choses à leur début, à l’apparaître comme tel.

Connaître, dans la pensée taoïste, c’est avant tout se rendre disponible à l’énergie qui traverse le monde. L’esprit affairé, pré-occupé, ne peut y avoir accès. Ce qui est premier, c’est le vide (le peu) comme valeur pragmatique et existentielle. « Il n’y a pas est la source ineffable à partir de laquelle il y a se déploie », dit Laozi.

D’où l’importance, en coaching, de créer un dispositif visant à ralentir, se poser, déposer…

La bonne distance

Événement et avènement sont co-originaires à la création. Et le coach est « l’occasion » de l’origine et de l’horizon simultanés de la création-œuvre du coaché, pour autant que le coach se positionne « en creux » afin qu’apparaisse un nouveau visage. La place du coach est d’abord un « retrait » qui vise à inaugurer un dialogue du commencement et de sans cesse le renouveler, par l’ouverture à l’inattendu. C’est en tant qu’autre (synonyme de réel, absolu inconcevable) qu’il va susciter la possibilité pour le coaché de se re-placer dans son contexte d’existence, en intégrant progressivement tous les paramètres qui constituent son système relationnel. L’écart prépare la disponibilité pour l’éclosion d’une question. Cette disponibilité à laisser apparaître n’est pas une pensée autre car impossible à saisir, c’est une possibilité d’étonnement.

La bonne distance du coach procède alors de dispositions à entendre non comme une somme de compétences, mais comme intégration de différents aspects d’un même savoir-agir phénoménologique, moins technique qu’existentiel. Les qualités qui suivent (toujours à questionner) n’ont de sens qu’entremêlées :

  • soutenir sa propre altérité en restant à sa place, tant vis-à-vis du client que de l’institution tierce dans laquelle ce dernier travaille (voir la question de l’alliance ou du transfert) ;
  • investir le potentiel vivant de la situation en cours plutôt que de proposer une méthode par souci d’objectifs à atteindre (l’ouverture à l’apparaître n’a pas la structure du projet) ;
  • oublier toute nosographie psychopathologique et autres grilles faites de catégories et de symptômes, qui ont pour fonction de rassurer celui qui les formule et de suspendre à son entendement les tentatives d’existence du client;
  • pouvoir « tout » entendre (qualitativement). La non-présence du coach aux problèmes d’autrui signerait sa non-présence à ses propres problèmes. C’est aussi accepter les possibles débordements d’émotion du coaché, de paroles ou de gestes, ailleurs « déplacés ».
  • apprécier le silence (le goûter comme en user), dans la durée. Le silence induit par le coach invite le client à ausculter ce silence, c’est-à-dire la pensée qui apparaît grâce à lui. Pour le coaché mis en demeure d’exister, le silence n’est pas un non-dire, le silence est tout ce qui se dit dans ce qui se tait. Mais le silence peut être aussi le vide, le Rien, à ne pas confondre avec « les manques, vides intervallaires prisonniers de leurs limites[9] ». Et la durée du silence impose les limites du soi-même, de sa maîtrise, desquelles de la nouveauté peut sortir, car elle introduit l’évidence du réel : les choses sont ainsi.

Cette liste n’est pas limitative.

Pour que le coaché puisse s’ouvrir à son propre dépassement dans cette épreuve de l’altérité des choses, le coach s’installe dans une qualité d’attente non convenue à ce qui pourrait arriver. Dépourvu de l’intention d’agir sur le coaché, voire de toute intention, mais attentif au mode d’apparaître de ce qui apparaît, il s’installe dans une présence des plus tranquilles (libre de toute angoisse) sur laquelle le coaché peut prendre appui (par mimétisme, invitation, transparence ou transcendance, effet d’alliance ou de transfert), pour ressentir ce qui se présente dans l’ouvert et peut-être s’autoriser au dire. De cette expérience de la présence à ce qui va immédiatement survenir, la pratique est pensée dans l’agir, en considérant toute prise de parole comme la description en acte d’une expérience singulière. Cette description n’est pas de l’ordre de la reprographie mais du sens, chaque fois nouveau, que nous élaborons en présence de ce que nous percevons et traduisons de la différence. Dans la nouvelle distance que le client tend à créer avec ses récits, des narrations alternatives peuvent se bâtir. ‒ Je n’entrerai pas davantage dans le processus, mon propos se situant au début du mouvement. Quant au changement affectif, vers plus de sérénité, il s’effectue par l’absorption dans l’action, de la pratique de l’étonnement à l’accueil de tout ce qui advient. La qualité subjective actualisée de l’expérience propre à chacun appartient, en elle-même, exclusivement au présent. Elle s’éprouve ici et maintenant entre un sujet et son monde. Comme l’écrit Kimura (développant le concept de qualia) : « Elle (l’actualité) ne comporte aucune implication de continuité entre le passé et le futur telle qu’en comprennent les concepts comme l’identité ou le moi. Lorsque je passe d’une situation stressante à un état de détente, la qualité subjective de mon être moi-même change complètement, comme si j’étais une autre personne en dépit de la continuité de ma propre identité [10] ». Cette absorption fait l’unité de la parole, de l’émotion, du corps, de l’environnement et de la situation.

Pour résumer

Le silence est l’entre de la parole (l’aïda de Kimura ). Et c’est ce qu’une certaine phénoménologie nous propose d’investir en première personne, en même temps que d’accueillir toutes les formes possibles de l’altérité, en nous laissant traverser par elle, puisque de toute façon nous ne pouvons pas nous en emparer (la transpassibilité de Maldiney). Cette réceptivité qui n’a rien à quoi s’attendre, rien à attendre de l’étant, se développe par la pratique d’une conversion de l’attention vers l’intime et, simultanément, vers l’avènement de la conscience en acte (l’épochè selon Depraz). Et, cette qualité d’attention n’est pas du tout du même ordre que le rapport aux choses, puisqu’il s’agit de privilégier la relation en tant que telle sur tout objectif de se relier à.

L’éthique phénoménologique qui en ressort se caractérise, résume N. Depraz, par trois traits principaux[11] : « 1) une qualité de présence à soi qui nous rend tout entiers disponibles à l’événement, aux autres, etc. ; 2) une relation à l’espace qui nous ouvre à l’imprévisible, et nous met en position de générosité dans l’accueil ; 3) une force de co-participation communautaire qui nous rend présents les uns aux autres sur un mode spontané, en nous immergeant dans une dynamique où la transcendance est ce qui, s’incarnant, nous relie les uns aux autres. »

Un dernier mot à l’adresse du coach au bord de la crise ! La difficulté de la démarche est réelle mais momentanée, car la suite se révèle : par voie de conséquence, découle de ce positionnement premier sans qu’il y ait à forcer les choses. La bonne distance, c’est un peu d’effort pour beaucoup d’effet.

Bibliographie

Depraz (Nathalie), Comprendre la phénoménologie, une pratique concrète, Armand  Colin, 2006.
Kimura (Bin), Écrits de psychopathologie phénoménologiques. Postface de H. Maldiney, Réflexion et quête du soi. PUF, 1992.
Maldiney (Henri), Existence, crise et création, Encre marine, 2001.


[1] « Je suis là dans le monde et je suis le du monde », dit Heidegger. Le où le monde s’ouvre et s’apparaît dans cette ouverture ( implique une présence). « Être-là et être-le-, voilà ce que pour être l’homme a à être. »
[2] C’est le cartésianisme qui a séparé le concept de l’affect, l’acte de penser du sentir, l’individuel du collectif.
[3] Maldiney, Penser l’homme et la folie, p. 422.
Dans Existence, crise et création (p. 107) Maldiney définit ainsi le Rien : « Dans son seul sens propre le Rien n’est pas rien, parce qu’il n’est pas une chose (…). Le Rien n’est pas de l’ordre de la chose ni de l’ordre de l’étant. Je ne dirai même pas que du vide sort de l’être, car ce qui sort du vide ou du Rien, c’est l’étant ; et l’être, pour finir, c’est le rapport du Rien à l’étant. »
[4] Maldiney, Existence, crise et création, p. 83.
[5] François Roustang, La fin de la plainte, Odile Jacob, 2000, p. 253.
[6] Nathalie Depraz, Pratiquer l’épochè, pertinence de l’épochè schizophrénique comme phénomène limite, in Phénoménologie de l’identité humaine et schizophrénie, sous la direction de D. Pringuey et F. S. Kohl, édité par la Société d’anthropologie phénoménologique et d’herméneutique générale, 1999. J’emprunte l’analogie de l’auteur avec l’épochè schizophrénique, pour la rapporter à la crise comme autre situation limite.[7] Depraz, op. cit.
[8] Jo/introduction, Ha/développement, Kyu/finale. Règle empruntée au bugaku (musique de cour à danser) et développée par Zeami, grand maître de théâtre nô (1363-vers 1443). Ce dernier en a défini la portée pour adapter le jeu des acteurs en fonction du public, de la saison, etc. Ce système trouve sa perfection dans les arts martiaux. C’est l’adéquation relationnelle entre le praticien et la situation qui est recherchée, par un entraînement progressif.

[9] Henri Maldiney, Existence, crise et création, Encre marine, 2001, p. 107.
[10] Bin Kimura, Vers une psychopathologie en première personne, trad. Joël Bouderlique, in Philosophie japonaise du XXe siècle, LTP, vol. 64-n° 2-juin 2008, Université Laval (Québec), Canada, p . 380.
[11] Nathalie Depraz, Comprendre la phénoménologie, une pratique concrète, Armand Colin, 2006, p. 189.

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